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Les encornets de mamé

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Encornets

À peine glissé sous le gros édredon de plume, j’entendais gratter à la porte de la chambre. C’était mamé. Elle ne rentrait jamais sans mon autorisation. Elle me laissait me déshabiller et enfiler mon pyjama, seul. Ce n’était pas de la pudeur, c’était une forme de respect.
« Tu es couché, petit ?
- Oui, entre mamé ! »
Le rituel de la prière obligatoire pouvait commencer. C’était une prière à la façon de mamé, toute de tendresse mais de sérieux. Mes fous rires ne modifiaient en rien l’ordre préétabli. Avec un sourire à peine masqué, elle me traitait de petit mécréant, elle me prévoyait un avenir de rouge et d’anticlérical comme mon grand-père : elle ne se trompait pas.
Une fois mamé sortie, son odeur de lavande et d’anis me rassurait un peu. C’était nécessaire. La pesante obscurité de la chambrette faisait naître de dangereux êtres invisibles qui en voulaient à mes mains et à mes pieds. Si je laissais dépasser un orteil ou un doigt, ces fantômes auraient été capables de m’emporter dans le fond de la grande armoire où ils avaient choisi de se terrer. Quand les craquements de cette vieille armoire se faisaient de plus en plus inquiétants, j’allumais la lampe de chevet pour avertir tout intrus de ma puissance et du contrôle que j’avais sur les lieux. Selon le nombre d’injonctions venant de la chambre voisine, grondées par mamé puis par papé (et là ça commençait à devenir critique), la lumière envahissait ma chambre entre cinq et dix fois. Je profitais de ces instants pour vérifier si rien n’avait été déplacé. Si le grand-oncle, dont la photographie me faisait face et me regardait, s’était assis sur le fauteuil derrière lequel il se tenait raide comme un passe-lacet, j’aurais bondi hors du lit et ameuté la maisonnée. Mais pas un objet, pas un napperon – il y en avait sous chaque objet -, pas un portrait ne bougeaient. Après un sommeil agité, le matin lumineux venait m’apaiser en se glissant sous la porte et par les gerces des volets. Le printemps piaillait dans le ciel et faisait courir les rires dans la rue. J’entendais mamé composer sa quotidienne symphonie culinaire. Chaque matin des vacances passées chez mes grands-parents, j’espérais : « Pourvu que ce soit des encornets ».
Les encornets à la mode de mamé de Portiragnes, quand ils étaient au menu du jour, je les respirais tout le temps qu’ils mijotaient dans leur bain d’oignons et de tomates, je mâchais leur parfum. Mamé était gourmande, elle cuisinait pour donner du plaisir. Les calamars pêchés du matin, ramenés sur la plage par la traîne, n’avaient pas le temps de franchir la porte d’un quelconque réfrigérateur qu’ils étaient aussitôt découpés et accommodés pour régaler nos sens. Dès les premiers scintillements des gouttes de rosée, mamé filait vers la place de la
mairie où commençaient à s’aligner les caissettes de poissons. Quand elle avait prévu de cuisiner du poisson, elle n’avait pas besoin d’attendre le crachotement officiel du haut-parleur municipal : « Le pescaïre est sur la place. Aujourd’hui, gascons, maquereaux, mélette, iragnes, poufres, … ». Si elle avait attendu l’annonce, elle n’aurait eu que du deuxième choix, comme elle disait, et une cuisinière digne de ce nom ne pouvait pas se le permettre. D’ailleurs, toutes les mamés du village se pressaient pour être les premières devant l’étalage du poissonnier.
Elles profitaient de cette distraction du point du jour pour parler de leurs petits-enfants, sauf si juste avant elles s’étaient disputées pour des muges ou des dorades.
Le grésillement des encornets dans la grande poêle noire et l’odeur salée qui remplissait la maison me faisaient sortir de la chambre, malgré l’heure matinale.
« Qu’est-ce que tu fais, mamé,
- Je fais revenir les encornets.
- Pourquoi, ils étaient partis ? »
C’était un jeu entre nous qui se répétait chaque fois et auquel nous nous prêtions avec beaucoup de joie. Mamé éclatait systématiquement de rire, spontanément et sans malice ; ses yeux transparents, déjà naturellement petits, disparaissaient en se plissant et les miens se mouillaient de la douceur qui envahissait la pièce. J’allais me recoucher jusqu’à l’arrivée de papé. Il revenait du jardin ou de la vigne, vers midi. C’était l’heure de la dégustation.
Quel plaisir de mordre dans cette chair à la tendre fermeté, au fumet si caressant et pénétrant !
En me servant, mamé sélectionnait mes morceaux préférés : les tentacules. J’aimais croquer ces bras couverts de ventouses. Je me vengeais de tous les calamars géants qui s’amusaient à m’effrayer dans les aventures que m’offraient Jules Verne ou d’autres auteurs moins connus de la bibliothèque verte.

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Un commentaire

  1. Esturgie

    1 janvier 2018 à 13 h 17 min

    Des vers qui touchent en plein coeur.
    Des recits drolatiques mais qui peuvent aussi glacer le sang.
    Tous les talents de l ecrivain sont reunis

    Répondre

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